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Esquisse de l'histoire de l'antijudaïsme chrétien

Dernière mise à jour : 12 juin 2023

Discours de l'abbé Alain-René Arbez à la chapelle de l'Oratoire lors de la Marche de vie du 7 mai 2023 à Genève.


Un manifeste récent signé par des rabbins orthodoxes a affirmé que l’Eglise chrétienne n’était pas, en tant que telle, responsable de la shoah, même si elle a pu objectivement y contribuer par certaines prises de position au cours des siècles. En effet, avec le recul, tous les chrétiens conscients des origines de leur foi constatent avec peine combien des dérives meurtrières se sont manifestées au cours du temps, de la part d’individus, de groupes et aussi hélas de l’institution Eglise elle-même.


La question qui se pose, c’est de comprendre par quelle logique une tradition spirituelle, dont les fondateurs et les racines sont intégralement ancrés dans le judaïsme, a pu développer un tel refoulement de ses origines avec les conséquences tragiques que l’on sait. Pourtant, Jésus était juif, ses disciples étaient juifs, et l’éloignement entre la primitive Eglise et la synagogue ne s’est effectué que très progressivement. Comme le disait le cardinal Lustiger, bien placé pour en parler, l’Eglise du 1er s. était 100% juive ! Alors, par quel processus a-t-on pu perdre de vue les passages-clé des évangiles comme le récit de la Transfiguration, où Jésus propage son lumineux message en totale concertation avec Moïse -c’est-à-dire la Loi- et avec Elie- c’est-à-dire les prophètes ? Lui qui a proclamé : « Je ne suis pas venu pour abolir, mais accomplir… »

Quelle amnésie spirituelle a pu occulter la phrase centrale du récit johannique de la Samaritaine : « le salut vient des juifs ! » Comment oublier l’espérance de l’apôtre Paul qui s’écrie sans son épître aux Romains : « tout Israël sera sauvé ! »


Ainsi s’est opéré, dans les premiers siècles, un glissement dramatique vers des théories ambigües, qui constitueront des habitudes de pensée malsaines, puisque l’on assistera à une déjudaïsation de la personne du Christ, accompagnée d’une délégitimation du peuple d’Israël. L’hérésie de Marcion au 2ème s. récusait le Premier Testament, niant ainsi l’unité de la Parole de Dieu. Parmi les pères de l’Eglise, certains se mirent à proférer des anathèmes contre les juifs. On pense à Méliton de Sardes qui élabora l’idée pernicieuse de la théorie du remplacement d’Israël par l’Eglise, et qui posait les jalons de l’accusation de déicide envers le peuple juif. Il y a eu, parmi bien d’autres abus de langage, la célèbre diatribe de Jean Chrysostome au 4ème s. qui affirmait que les synagogues étaient des lupanars et les juifs des enfants de Satan. Hélas cette dérive insensée a perduré, elle s’est amplifiée, et l’Eglise catholique a trop longtemps popularisé, par la bouche de moines fanatiques et même de certains papes, la thèse que les juifs étaient responsables de la mort de Jésus et qu’ils méritaient pour cela une impitoyable mise à l’écart. Certes, durant ces siècles mouvementés l’appartenance religieuse était perçue comme la seule définition de l’identité sociale, mais la ghettoïsation des juifs par les chrétiens a conduit à des atrocités, des spoliations, des pogroms et des menaces permanentes, sauf dans quelques cas exceptionnels de tolérance. Pourtant le concile de Trente au 16ème s. a tenu à rappeler que la mort de Jésus sur une croix romaine n’était aucunement le fait des juifs, mais la conséquence des péchés de TOUS les hommes. Ce rappel opportun ne fut cependant suivi d’aucun effet.


Pensons à l’épisode du cancel de Genève, au 15ème s. dont la rue du Grand Mezel en vieille ville est un lieu de mémoire. Le curé de l’époque, chanoine De Magnier écrivit au comte de Savoie pour faire restreindre les libertés des juifs et les concentrer dans un périmètre réduit. Ce ghetto n’empêcha pas les attaques et les pillages de ces familles israélites genevoises. Dans l’ensemble, les Eglises chrétiennes conservèrent des comportements ambigus lors de la montée de l’antisémitisme au 19ème et 20ème s. En 1943, l’abbé Journet fut un des rares ecclésiastiques suisses à inciter vigoureusement les croyants à secourir les juifs, hommes et femmes en danger. Le seul responsable catholique audible dans cette sombre période fut l’évêque de St Gall Scheiwiller qui déclarait, au moment de la montée du nazisme : « Nous devons constamment élever notre voix contre la persécution des juifs, ceci non seulement par esprit humanitaire ou par amour du prochain – amour condamnant toute idolâtrie de la race et tout assujettissement d’autrui – mais aussi et surtout en vertu des liens étroits et des racines communes qui subsistent entre judaïsme et christianisme ! » Après la 2nde guerre mondiale et la tragédie de la shoah, les Eglises durent reconnaître leur implication dans le processus de mort. L’attitude envers les juifs commença à changer seulement à la suite du Concile Vatican II, initié par le pape Jean XXIII et à l’écoute attentive de Jules Isaac, ce qui donna le jour à la déclaration Nostra Aetate. Par la suite, le pape Jean Paul II exprima une repentance officielle à l’égard des postures injustes de l’Eglise catholique au cours des siècles. Puis des documents magistériels prospectifs se succédèrent durant son pontificat de 28 ans, afin de rétablir théologiquement des relations fraternelles entre chrétiens et juifs. En 1993, le St Siège a reconnu l’Etat d’Israël. Face au retour de l’antisémitisme, il s’est avéré urgent de redire le droit. Ainsi le regretté pape Benoît XVI – dont la grand-mère maternelle se nommait Judith Tauber – demandait que le droit soit observé et respecté à l’égard des enfants d’Israël comme à l’égard des autres communautés, ce qui était contredit par les résolutions de l’ONU. Il est vrai que souvent sous couvert d’antisionisme – afin de délégitimer l’existence de l’Etat hébreu – c’est une nouvelle forme d’antisémitisme qui dévoile son hideux visage. L’American jewish comitee écrivait récemment au St Siège, se félicitant que la position catholique envers les juifs et Israël était désormais, sans ambiguïté, non-discriminatoire et opposée à tous les anciens préjugés.


Au nom du Vatican, le cardinal Parolin déclara : « J’espère que plus la fraternité, l’amitié sociale et le dialogue entre chrétiens et juifs se développeront, moins l’antisémitisme sera possible.

Selon la Bible, (Proverbes 12,20) il y aura désillusion pour ceux dont le cœur trame le mal, mais il y aura joie pour ceux qui travaillent à la paix ».



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